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Alain Aspect appelle les entreprises à « garder un œil » sur le quantique : sans céder ni au fantasme, ni à l’impatience

Publié le 24 Fév. 2026

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Alain Aspect appelle les entreprises à « garder un œil » sur le quantique : sans céder ni au fantasme, ni à l’impatience

 

Cet article est à retrouver dans la Newsletter ECO du MEDEF Lyon-Rhône – un contenu réservé à nos adhérents, dont l’un des articles est ici dévoilé en exclusivité.

Un siècle après la première révolution quantique (transistor, laser, informatique), une “seconde vague” se structure autour de l’intrication et de l’information quantique. Pour les dirigeants, l’enjeu n’est pas de “parier sur un produit” à court terme, mais d’investir dans la capacité à comprendre, dialoguer, décider. À l’occasion du Lyon Innovation Tour (LIT), le prix Nobel de physique Alain Aspect détaille, dans un échange préparatoire avec le MEDEF Lyon-Rhône, ce que recouvre réellement le quantique, pourquoi la course s’accélère, et ce que les entreprises peuvent faire dès maintenant.

 

Un rappel utile : le quantique, d’abord une théorie… puis une économie

Pour Alain Aspect, la bonne entrée n’est pas la promesse technologique, mais le socle physique. La mécanique quantique décrit le comportement de la matière à l’échelle des atomes et des électrons, un régime où les lois “classiques” cessent d’être opérantes. C’est une théorie robuste, car elle a suivi la trajectoire d’une “bonne théorie” : expliquer l’existant, prédire de nouveaux phénomènes, puis ouvrir des applications.

Surtout, elle enseigne la discipline des temps longs. La mécanique quantique s’établit entre 1900 et 1925 (avec l’équation de Schrödinger), mais il faut attendre 1947 pour voir émerger le transistor, puis 1960 pour le laser. Et près d’un siècle pour que s’impose l’économie de l’information, circuits intégrés, ordinateurs, réseaux. Le message est clair : les ruptures industrielles ne sortent pas d’un “garage”, mais d’un enchaînement de recherche fondamentale dingénierie puis d’industrialisation.

C’est précisément l’un des fils rouges du LIT, dont la keynote d’ouverture confiée à Alain Aspect vise à remettre le sujet à sa juste place : « Le quantique est réel, mais il ne faut ni le fantasmer, ni le banaliser ».

 

Pourquoi “maintenant” : l’intrication, et l’enjeu de souveraineté

Si le quantique refait irruption au sommet des agendas, c’est, selon Alain Aspect, parce qu’une nouvelle révolution quantique se cristallise autour d’un phénomène longtemps jugé conceptuel : l’intrication. Les expériences menées depuis plusieurs décennies, dont celles récompensées par le Nobel 2022, ont rendu tangible ce caractère “stupéfiant” de la physique quantique, et ont déclenché une nouvelle phase : tenter d’en tirer des usages (calcul, communications, cryptographie).

L’intérêt stratégique vient du fait que les États ont intégré une règle simple : si la seconde révolution tient ses promesses, ceux qui n’auront pas investi en amont seront dépendants. D’où l’entrée du quantique dans le champ de la souveraineté (États-Unis, Chine, Europe) avec une dynamique de rattrapage très rapide de la Chine, y compris sur la production scientifique.

 

Un écosystème qui se referme : quand la start-up devient l’outil de pointe

Autre bascule majeure : la frontière entre recherche fondamentale et application s’estompe. Alain Aspect cite le cas de Pasqal, start-up qu’il a cofondée, issue d’une lignée de travaux académiques sur les atomes neutres. Le point marquant n’est pas seulement la création d’entreprise, mais la manière dont l’entreprise accumule des moyens techniques qui dépassent parfois ceux d’un laboratoire, au point de devenir l’endroit où se font certaines expérimentations avancées.

De là découle une leçon d’organisation territoriale : l’innovation “quantique” se nourrit d’une proximité quotidienne entre chercheurs, ingénieurs et entrepreneurs : une logique d’“écosystème de couloir” (discussions à la cafétéria, allers-retours rapides), comparable à ce que l’on observe à Stanford ou au MIT. C’est aussi une lecture très opérationnelle pour les territoires : créer les conditions d’une densité de talents et d’interactions plutôt que “chercher la pépite” isolée.

 

La France bien placée… avec une faiblesse structurelle

Sur le plan académique, Alain Aspect juge la France solide : vivier de chercheurs, tradition de formation, capacité à produire des avancées reconnues au plus haut niveau. Il souligne aussi que le cadre français a, depuis plusieurs années, encouragé l’essaimage : possibilités d’implication des chercheurs dans les start-up, dispositifs publics, rôle d’acteurs comme la BPI.

Mais la limite, déjà connue dans d’autres secteurs, se retrouve ici : le passage à l’échelle. Les start-up du quantique font face à des cycles de financement lourds et répétitifs, avec une intensité énergétique (levées fréquentes, montants massifs) qui détourne du cœur industriel. Et l’absence d’un marché européen de capitaux suffisamment profond pèse face à la capacité américaine à financer, coter, accélérer.

 

Ce que doivent faire les entreprises dès aujourd’hui : organiser la veille et la capacité de dialogue

Pour les entreprises qui ne se sentent “pas concernées”, Alain Aspect recommande un geste simple mais structurant : désigner en interne une personne (ou un petit noyau) chargée de suivre le sujet et de restituer une ou deux fois par an les évolutions utiles pour la direction.

L’objectif n’est pas de transformer une PME en laboratoire, mais de garantir deux choses :

  • ne pas subir (notamment sur les sujets de sécurité et de cryptographie, où le risque d’arguments commerciaux approximatifs existe) ;
  • pouvoir dialoguer avec les acteurs spécialisés, par exemple sur des applications émergentes comme la simulation de matériaux, souvent présentée comme l’un des premiers domaines où une valeur économique pourrait se matérialiser.

 

Un dernier message : maintenir l’effort, et élargir le mécénat vers la science

Alain Aspect assume enfin une ligne très directe : les dirigeants ont un rôle à jouer dans la durée, en rappelant aux décideurs publics que l’effort quantique ne doit pas être une variable d’ajustement budgétaire. Et il pointe un second levier : la culture du financement privé de la science, plus forte outre-Atlantique. Pour lui, la science est aussi un fait de culture et mérite, comme l’art, le soutien de grands donateurs et d’entreprises.

 

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